Le plus beau souvenir de Sylvianne tient en une image. Un grand feu allumé en plein milieu de la route d’un village du Kasaï central, les enfants du quartier rassemblés autour, la musique traditionnelle, et une paix intérieure dont elle parle encore aujourd’hui. « On n’avait peut-être pas tous les privilèges, mais on était très heureux là-bas. »
La suite a été moins simple. Enfant réservée, arrivée en ville à Kananga, Sylvianne grandit avec le sentiment de ne pas être à sa place, persuadée de ne pas être assez belle pour être présentée aux invités. Elle prend l’habitude de rester en retrait, et mettra des années à comprendre que cette idée n’était pas une vérité. Ce qui était vrai, en revanche, c’est l’amour qu’elle a reçu. Un jour, malade, elle a besoin d’une transfusion que personne ne peut payer, et sa mère vend les tôles achetées pour construire la maison. Des années plus tard, Sylvianne apprendra que cette femme n’était pas sa mère biologique. Elle n’en retient qu’une chose. « Elle ne m’a jamais laissé une seule occasion de douter qu’elle était ma maman. »
À dix-neuf ans, après un passage à l’université, Sylvianne fait un choix peu commun. Plutôt que de suivre le chemin des diplômes tracé par tous les siens, elle décide d’écrire sa propre histoire et investit ses économies dans des champs de pastèques et d’aubergines. L’expérience tourne court, un partenaire peu scrupuleux revend son terrain. Elle se relève en se lançant dans la production de jus naturels, et là encore, une grosse commande échoue à cause d’un prestataire trop sûr de lui. Deux revers coup sur coup, qu’elle traverse seule. Elle passe alors ses journées au bord du fleuve, à écouter les discours de Thomas Sankara, et une question s’installe en elle qui la remet debout. Qui avait dit que ce serait facile ?
Le tournant ne ressemble à rien d’extraordinaire, et c’est ce qui le rend beau. Un soir, après une conférence de jeunes entrepreneurs, elle envoie un message de félicitations à une intervenante qu’elle a admirée, sans rien demander en retour. La dame la suit sur les réseaux, voit ses publications, sa production de jus sur un balcon prêté par une amie. Quelque temps plus tard, un appel. Serais-tu capable de former les autres ? Elle manque de refuser, puis se lance. Le jour venu, elle se tient devant près de cent personnes, et des mamans viennent l’appeler madame et se faire photographier avec elle. Elle a vingt-deux ans. Le responsable de la structure lui avait avancé son transport sans poser une seule question. « Il n’a jamais su que cette marque de confiance a changé toute une histoire. » Depuis, elle s’applique à donner aux autres ce qu’on lui a donné ce jour-là.
Sa marque s’appelle Jus Kitoko. Kitoko, en lingala, veut dire beau. Elle produit parfois de quatorze heures à quatre heures du matin sans sentir la fatigue, au point que sa coach, Goretti, doit lui envoyer des messages pour lui rappeler de faire une pause. Une université lui a ouvert un local et lui confie l’encadrement de travaux pratiques d’étudiants, une fierté particulière pour elle. Elle qui s’est tant cachée se présente désormais partout telle qu’elle est, sans artifice. « Ma plus grande réussite, c’est d’avoir trouvé une direction au milieu de l’hésitation. »
Ce qu’on retient du parcours de Sylvianne, c’est la force tranquille de ceux qui donnent sans attendre. Un message de félicitations envoyé un soir a ouvert la porte que deux années d’efforts n’avaient pas ouverte, parce qu’elle l’avait écrit sans calcul. Elle échoue parfois, et le dit sans détour, mais pour elle la réussite n’est pas une option, c’est une évidence. Elle vise une place à la table des grandes décisions économiques de ce pays qu’elle aime tant. Et quand elle n’y sera plus, elle veut qu’on dise d’elle une seule chose. Si elle l’a fait, on peut le faire aussi.