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Jos · de Bukavu à Kinshasa

Joséphine Mantama

« J'ai beau tomber, je ne touche jamais le sol. J'atterris toujours quelque part. »

Joséphine, fondatrice de la marque de jus naturels Jos.

Enfant, Joséphine avait un rêve précis. Une boîte de lait en poudre Nido, rien que pour elle. L’ouvrir, mélanger la poudre avec dix sucres, en manger à la cuillère sans que personne ne lui dise d’arrêter. Ses autres rêves étaient du même bois, simples et concrets. Manger à sa faim, dormir un jour dans une chambre à elle, faire des courses sans recompter chaque centime.

Elle grandit à l’est du Congo, aînée des filles d’une famille de onze enfants, entre Bukavu, Goma et un an au Rwanda. Très tôt, on l’appelle « la maman » de la fratrie, et très tôt aussi, elle révèle un talent. Vers quinze ans, avec cinq dollars donnés par sa mère, elle se lance dans les gaufres. Cuites la nuit après les devoirs, transportées dans un sac à double fond, les cahiers d’un côté, la marchandise de l’autre, vendues discrètement dans une école où le commerce était interdit, écoulées par quatre amies fidèles. Elle ne le sait pas encore, mais tout y est déjà, le produit, le réseau de distribution, et cette obstination tranquille à trouver des solutions plutôt qu’à attendre.

Les études de droit lui donnent une licence en 2017, et une drôle de leçon. Le jour du diplôme, elle ne ressent rien de la fierté espérée. « Je me suis dit, c’était tout ça pour ça ? » La vraie fierté viendra d’ailleurs. Après des années de petits contrats et de candidatures restées sans réponse, un mail arrive en 2020. Elle est sélectionnée pour le programme d’incubation d’Ovation à Kinshasa, avec son projet de jus naturels. Elle le relit plusieurs fois, persuadée d’une erreur, car c’est la première fois de sa vie qu’on la sélectionne quelque part. Ses proches cotisent pour le voyage, et un couple de sa famille lui offre quatre-vingts dollars, de quoi acheter un premier mixeur, elle qui pressait tout à la main.

L’incubation lui fait l’effet d’une porte qui s’ouvre. Elle note le mot « slide » pour aller en chercher le sens, reste le soir profiter de la connexion internet pour apprendre le clavier dans des tutoriels, s’émerveille de coachs accessibles qui répondent à toutes les questions. « En trois mois, j’ai eu l’impression d’apprendre ce que je n’avais pas eu en six ans. » À la sortie, pas de financement, mais mieux que cela, dit-elle. Les lettres de la vie, avec lesquelles on peut enfin écrire des mots et des phrases.

Elle les utilise sans attendre. Pour ses trente ans, elle qui n’a jamais eu de fête d’anniversaire s’offre un défi, vendre trois cents litres de jus en trente jours, quinze fois son rythme habituel. En guise de cadeau, elle demande sur son statut WhatsApp une séance photo avec ses bouteilles. La campagne circule, les clients affluent, le pari est tenu. Sa marque aussi raconte quelque chose d’elle. Elle voulait l’appeler Mwasi, femme en lingala. Un mentor qui la surnommait Joss l’a convaincue d’un nom plus simple, et la marque s’appelle Jos. C’est elle, tout simplement. Début 2022, elle loue sa première cuisine de production, qu’elle aménage avec les moyens du moment. « C’était une cuisine, mais c’était ma chambre, c’était ma maison. J’étais chez moi. » Deux semaines plus tard, elle embauche sa première collaboratrice, et verser un salaire lui donne enfin la fierté que le diplôme ne lui avait pas donnée.

Aujourd’hui, Joséphine est maman, un bonheur qu’elle espérait depuis ses vingt ans, et coach à son tour auprès d’entrepreneurs, par gratitude plus que par métier. Elle prépare une bourse d’études, parce qu’elle-même a terminé l’université grâce à celle d’une association de femmes, et qu’à ses yeux la plus belle chose qu’on puisse donner reste la connaissance.

Ce qu’on retient du parcours de Joséphine, c’est cette manière de transformer chaque petit moyen en grand pas, cinq dollars en commerce de gaufres, trente jours en trois cents litres, une cuisine en maison. Une phrase qu’on entend parfois à Kinshasa la met en colère, ce « tu crois que c’est toi qui vas changer ce pays ? » qui décourage la jeunesse. Sa vie entière y répond. « J’ai beau tomber, je ne touche jamais le sol. J’atterris toujours quelque part. » Et elle travaille, désormais, à devenir ce quelque part pour les autres.

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