Il existe deux Goretti, et elle le revendique. La Goretti privée, enfantine, drôle, insouciante, celle que sa famille et ses amis connaissent. Et la Goretti publique, leader, attentive au moindre détail. Toute son histoire est celle d’une fille qui a appris à passer de l’une à l’autre sans jamais se perdre.
Chez elle, on raconte qu’elle est née mobulu, turbulente en lingala. À cinq ans, elle transforme ses petits frères en chorale obligatoire. À dix ans, elle dépense son argent de poche en paquets de bonbons qu’elle revend à l’école, un petit carnet à la main où elle tient la liste de tous ceux qui lui doivent de l’argent. « Je n’avais pas besoin d’argent. Mais j’aimais ça, conquérir le marché. » Elle grandit à Kinshasa dans une famille katangaise modeste et débordante d’affection, entre une mère carriériste toujours entre deux avions et pourtant très proche de ses enfants, et un père sévère qui écrivait des lettres à sa fille.
À douze ans, ses parents l’envoient au Katanga, à l’internat des sœurs salésiennes. Dès son arrivée, une religieuse la regarde dans les yeux et annonce à son père qu’on la mettra à des postes de responsabilité. Elle avait vu juste. À treize ans, Goretti dirige un dortoir où dorment des filles plus âgées qu’elle. À quatorze, ses textes sont publiés dans une revue catholique. À seize, capitaine des pom-pom girls, elle devient une petite star des scènes scolaires, elle, la fille aux lunettes rondes qui lisait Victor Hugo pendant que ses camarades parlaient des chansons à la mode. Tout le monde n’a pas aimé la voir grandir, et certaines années ont été rudes, mais deux amitiés solides l’ont portée, un trio complice où chacune brillait à sa façon sans jalousie, la belle, la riche et l’intelligente. C’est là qu’elle prend une décision qui guidera toute sa vie de dirigeante. « Être aimée ou être respectée. J’ai choisi d’être respectée. » Une image résume ces années. Une salle d’études de deux cents filles que les religieuses novices ne parvenaient pas à faire taire, où le bruit diminuait à mesure que Goretti s’approchait dans le couloir, jusqu’au silence complet quand elle s’est simplement tenue debout à la porte.
La suite ressemble à une course. Le jour de ses dix-huit ans, elle accompagne sa mère dans une grande agence de communication et corrige spontanément les textes d’un magazine sous les yeux du directeur, sans savoir qu’il est en train de lui faire passer un entretien. Embauchée la semaine suivante, elle aime dire qu’elle n’a jamais connu le chômage. Suivent deux ans de formation au leadership à Goma, où des jeunes de vingt ans venus de tout le pays refont les plans de la République. Elle en revient avec une certitude, sa mission sera de former la jeunesse, et une règle qui guidera tout le reste. Il n’y a pas de succès sans successeur. À l’université, elle l’applique à la lettre. Le club de leadership qu’elle fonde en dernière année, malgré le scepticisme de son entourage, a depuis essaimé dans plusieurs universités et fonctionne sans elle, chaque génération y formant la suivante. « Je peux mourir aujourd’hui. J’ai construit quelque chose qui se transmettra, que je sois là ou pas. »
L’entrepreneuriat, pourtant, elle n’en voulait pas. « Je suis née pour développer la société, pas pour me faire de l’argent. » Elle postule à son premier programme d’incubation par pure obéissance envers une aînée, et échoue au pitch final, lamentablement précise-t-elle en riant. Mais un investisseur présent dans la salle choisit deux entreprises ce jour-là, dont la sienne. Cinq cents dollars, et une vocation qui se révèle. Six mois plus tard, MinzotoClub est une entreprise formalisée, avec des clients. Minzoto, en lingala, ce sont les étoiles, et c’est bien de cela qu’il s’agit, accompagner les jeunes dans les écoles sur tout ce que l’école n’enseigne pas, le développement personnel, l’orientation, le leadership. Elle a depuis rejoint Ovation, suite logique d’un parcours entièrement tourné vers la transmission. Elle qui quittait chaque jour un bureau confortable avec un carnet rempli de ce qu’elle voulait faire pour ce pays passe désormais ses semaines à le faire.
Ce qu’on retient du parcours de Goretti, c’est que le leadership n’est pas un titre mais une façon de servir, détectée chez elle à douze ans par une religieuse qui a pris le temps de regarder. Toute sa vie, des gens ont déclenché en elle des choses qu’elle ne soupçonnait pas, et elle en a fait une méthode qu’elle résume en un conseil. Cherchez les personnes qui croient en votre vision, éloignez-vous de celles qui la diminuent. « Si on ne peut pas changer son environnement, il faut changer d’environnement. »